Idées / Septembre 2003

Cet article a été initalement publiée le 28 août sur la mailing liste de la FSF France (Free Software Foundation, section France), en plein coeur du débat sur la brevetabilité du logiciel, et plus particulièrement du vote sur l'admission ou non des brevets logiciels dans la législation Européenne.

Il a été ensuite très gentilment cité début septembre par un journaliste de Transfert.net, pour donner ensuite lieu a un article sur LinuxFR.org, suivi de nombreux commentaires d'internautes amateurs de logiciel libre. Mon article a alors été accompagné de cet autre point de vue tout proche du mien et extrêmement bien argumenté (traduit ici en Français).

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L'informatique n'est pas une industrie

Copyright © 2003, Eric NICOLAS.

Une partie du débat sur les brevets logiciels, et surtout des arguments des "pro brevets" repose sur le fait que l'informatique est une industrie dans laquelle l'invention (et son investissement) doit être protégée de la même manière que dans les autres industries. C'est ainsi que l'on se réfère à des "descriptions fonctionelles" des inventions "compréhensibles par les gens du métiers" ou encore d'inventions originales "en l'état de l'art". C'est ainsi que l'on s'entends dire que "le travail de l'ingénieur en mécanique comporte une part de recherche en propriété intellectuelle afin de déterminer les antécédents brevetés, d'obtenir des licences ou de les contourner".

Cela pose en fait la question de la nature même de l'informatique. Et en fait je pense que ces gens font fausse route : l'informatique n'est pas une industrie, c'est un Art ! Tout développeur talentueux vous le dira : le "codage" est un moyen d'expression, le programme est son oeuvre et l'ordinateur en est l'outil. L'écriture d'un logiciel relève souvent de la démarche artistique de la recherche du "bien" ou du "beau" (ou les deux). L'informatique serait donc à mon avis à classer dans la même catégorie de disciplines que la musique, la peintiure, la sculpture ou la littérature.

Les détracteurs de cette pensée me rétorqueront que Microsoft ne cherche certainement pas à faire le "bien" ou le "beau", mais le "commercial". Je répondrai que dans les Arts "reconnus" c'est la même chose. En musique par exemple, d'un côté il y a Mozart, Bizet ou Madonna, de l'autre il y a la Star Académie (cette catégorisation entre le "beau" et le "commercial" est totalement arbitraire et n'engage que moi). Tout ceci n'en reste pas moins de l'art et de la musique, et Universal est l'équivalent dans ce domaine de Microsoft dans le domaine informatique.

Cependant, il reste admis que la brevetabilité ne s'applique pas aux Arts. On n'a pas (encore) vu Universal déposer un brevet sur "L'utilisation du tempo 120bpm dans la réalisation du tube de l'été dans les pays occidentaux". Cet état de fait doit évidemment être étendu aux "arts nouveaux" : bande dessinée, cinéma, et informatique.

Mais en disant tout ceci, on met également le doigt sur une "fracture" croissante dans notre discipline. D'un côté il y a des groupes de développeurs qui font de leur métier un art et produisent des merveilles logicielles. De l'autre il y a une école manageuriale qui vise à industrialiser cet Art, à le dompter à grand coup de spécifications, de méthodes, de process. Cette fracture se retrouve généralement entre le logiciel libre (développée de façon également libre et artistique) et le logiciel propriétaire (développé parfois de façon autoritaire et manageuriale, mais pas toujours).

Les progrès spectaculaires du logiciel libre montrent toutefois que l'approche artistique reste gagnante et conduit invariablement à un résultat meilleur. Au contraire, les échecs de plus en plus cuisants de certains logiciels propriétaires montrent les limites de l'industrialisation de l'informatique. En clair : le remplacement d'un développeur talentueux (l'artiste) par une spécification et des armées de petites mains au bengalore ne fonctionne pas.

Naturellement comme dans les autres Arts, certaines méthodes sont utiles, on appelle d'ailleurs cela plus de la "technique" que de la "méthode". Ainsi, la méthodes "eXtreme Programming" porte ses fruits parce qu'elle donne un outil de plus à l'artiste, tout comme le contrepoint est un outil à disposition du musicien.

La multiplication récente des annonces de délocalisation du développement dans des centres de "pissage de code" montre soit que cette prise de conscience n'a pas encore eu lieu, soit qu'il reste extrêmement difficile de trouver des développeurs talentueux et que donc, le besoin restant ce qu'il est, il convient de compenser par la "force brute". Pour continuer la comparaison, même s'il reste extrêmement rare de dénicher une Madonna, la demande des consommateurs reste telle qu'il reste intéressant de sortir 200 albums de la trempe de Star Académie par an.

En tout cas, personellement, en plus de devoir chaque jour craindre l'émergence de la brevetabilité des Idées et des Arts (en commençant par le logiciel), je doit me battre dans mon travail contre la poussée hiérarchique vers une informatique "contrôlée" où chaque ligne de code doit se justifier par trois pages de spécifications et de documentation... Comme si on avait demandé à Picasso d'écrire un mémoire de 800 pages avant de peindre un tableau pour expliquer le "pourquoi" et le "comment", alors que finalement ce qui compte dans l'Art ce n'est que le résultat et l'émotion qu'il procure, non ?